Ivan Ukhov, un sacré coup de barre !
© : AFP
Le nouveau champion du monde indoor du saut en hauteur, sacré à Doha en mars dernier, est une des stars d’Internet. Une vidéo le montrant complètement ivre à un meeting bat en effet des records d’audience sur la toile.
C’est sans doute le buzz médiatico-éthylique qui a fait couler le plus d’encre dans le monde du sport depuis fort longtemps… Septembre 2008 : la crème des athlètes mondiaux, parmi lesquels 36 médaillés olympiques fraichement sacrés sur le tartan de Pékin, se retrouvent à Lausanne, pour le Grand Prix Athletissima. Contre toute attente, ce ne sont pas Usain Bolt, Asafa Powell ou Dayron Robles qui vont focaliser l’attention des journalistes. Mais un sauteur en hauteur russe dont la notoriété peine encore à cette époque à franchir les rives de la Volga… Ivan Ukhov a 22 ans, et hormis un titre de champion d’Europe junior indoor conquis en 2005, il végète encore dans le ventre mou de l’excellente équipe de saut russe. Si ces performances en salle sont plus encourageantes, puisqu’il est champion national en titre, en extérieur, c’est autre chose… Ses résultats sont inconstants, ce qui a lui valu d’être écarté de la sélection russe qui s’est envolée un mois plus tôt pour Pékin. Bref, en terme de résultats, il est encore à des années lumières de ses brillantissimes coéquipiers Andrey Silnov et Yaroslav Rybakov, qui ont raflé le titre olympique et la médaille de bronze aux J.O., avec des bonds respectifs à 2 m 36 et 2 m 34.
Pour Ukhov, Lausanne est en quelque sorte un meeting de rattrapage, dans lequel il a l’ occasion de faire parler de lui après avoir passé l’été sur son canapé à regarder les Jeux à la télé. Ce qu’il va réussir à un point qui dépasse toutes ses espérances. Lorsqu’il se présente sur le sautoir en début de soirée, le jeune athlète russe a l’œil torve et la démarche plus qu’hésitante. Il semble hésiter longuement avant de s’élancer. Titubant sur place, sous l’œil ahuri de ses rivaux, dont certains tentent de le dissuader de s’aligner. Par trois fois, il s’essaie à une course d’élan qui tient plus de la marche que du sprint et s’écrase pathétiquement sur le tapis après être passé sous la barre…
Ivan le Terrible est tout simplement ivre mort : il a visiblement consommé sans modération dans les heures qui précèdent la compétition de la vodka mélangée à une boisson énergétique, dont l’effet a plutôt été anesthésiant que vitalisant. L’incident passe pourtant presque inaperçu dans le stade et les organisateurs lui font rapidement quitter l’enceinte. Jacky Lapierre, l’organisateur du meeting, est pourtant très en colère : il fustige ce comportement « inadmissible », demande à l’athlète de rembourser ses frais d’hébergements et alerte la Fédération internationale d'athlétisme afin qu'Ukhov soit sanctionné.
L’incident en reste là. Pendant 48 heures. Car dans les tribunes, la scène n’a pas échappé à un spectateur qui se gargarise de cet affligeant spectacle, caméscope au poing et qui met son petit film en ligne deux jours plus tard. Le buzz est immédiat : la vidéo est vue plus deux millions de fois en une semaine. Un an et demi plus tard, Ivan Ukhov demeure encore l’une des stars de Youtube, avec plus de cent millions de téléchargements concernant ses exploits lausannois. Dans les jours qui suivent la publication de cette vidéo, Pavel Voronkov, son manager, est obligé de présenter des excuses publiques, arguant que son poulain a noyé dans l’alcool un chagrin d’amour et sa déception de n’avoir pas été sélectionné pour les Jeux de Pékin. Valentin Maslakov, l’entraîneur en chef de l’équipe de Russie, parle lui de “déshonneur”. A son retour au pays, Ivan Ukhov est puni par la fédération russe d’athlétisme : une exclusion d’un an avec sursis. Il n’écope d’aucune sanction internationale : l’IAAF, fort embarrassée, ne lui adresse qu’un blâme car l’alcool, en effet ne fait pas partie des substances dopantes et sa consommation n’est donc pas prohibée pendant les compétitions.
Ivan Ukhov, nouvelle star du web, devient l’athlète le plus discret de la planète. Il se terre au fin fond de la Russie, n’accorde aucune interview. Il noie sa honte et son déshonneur dans le travail. Il devient un acharné de l’entraînement. L’hiver dernier, lors du meeting en salle d’Athènes, il établit un nouveau record de Russie, avec un bond à 2,40 mètres. Après une dixième place aux Mondiaux de Berlin, où il place toute énergie pour éviter les journalistes qui le harcèlent, il repart de plus belle à l’entraînement. La consécration arrive enfin en mars dernier à Doha : avec un bond à 2,36 mètres, il conquiert son premier titre mondial en salle. « Le ridicule ne m’a pas tué. Il m’a juste rendu plus fort », commente sobrement le nouveau champion du monde après son sacre. Ivan le terrible est devenu Ivan le sage. Et dans toutes les situations, finalement, il a un sacré coup de barre.

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